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Le vote des croyants aux présidentielles françaises de 2022

  • Juin 2022

Les élections présidentielles de mai 2022 ont été une nouvelle occasion d’appréhender le vote des croyants en France, dans un contexte de forte cristallisation des tensions autour des questions religieuses, spécifiquement vis-à-vis de l’islam : insistance sur les valeurs judéo-chrétiennes de la France, dénonciation de l’islamisation du pays, théorie du « grand remplacement » ont occupé une place centrale dans les discours et programmes de certains candidats. Après des mois de débats houleux, qu’en a-t-il été du vote des électeurs qui se définissent comme croyants ? Cet article s’attachera aux religions pour lesquelles les données sont suffisantes, à savoir le catholicisme, l’islam, le protestantisme, et le judaïsme, et les chiffres avancés sont tirés d’une étude de l’Ifop pour La Croix et Le Pèlerin.

Le vote catholique a longtemps été une variable importante dans la compréhension du vote en France. Aujourd’hui devenue religion minoritaire (les catholiques représenteraient entre 40 et 50 % du corps électoral, la majorité étant non-pratiquante - voir La Croix), la spécificité d’un « vote catholique » est remis en cause par certains chercheurs (cf. Denis Pelletier, ibid.), qui se dressent également contre une lecture trop simpliste des évènements. En effet, lorsque l’on constate que 40% des catholiques français ont voté pour l’extrême droite au premier tour des présidentielles (27 % Le Pen, 10 % Zemmour, 3 % Dupont-Aignan), on pourrait s’aligner sur certains médias annonçant un « glissement à droite » des catholiques, et spécifiquement des pratiquants (21 % Le Pen, 16 % Zemmour), notamment expliqué par un repli identitaire apeuré (voir La Croix). Néanmoins, il faut s’attacher à lire l’ensemble du tableau et observer une part importante des voix en faveur de J.-L. Mélenchon chez les catholiques pratiquants réguliers (19 %) ; il faut aussi analyser les résultats du second tour, qui montrent que Macron emporte le vote des catholiques, surtout celui des plus pratiquants. Au final, la « droitisation » constatée relève plus d’un mouvement ultra-minoritaire (d’une minorité de minorité) que d’un changement profond du vote catholique : le bruit que ces groupuscules font, particulièrement dans les médias, donne une fausse image de ce que les catholiques pensent, et votent. La majorité d’entre eux reste grandement pluraliste et recouvre tout l’échiquier politique. Un dernier point intéressant à soulever est l’attitude de l’Église catholique en tant qu’institution, dans la position très (trop ?) neutre des évêques qui ont simplement appelé les fidèles à discerner en conscience (« L’Espérance ne déçoit pas », voir Libération). Cela tranche avec les prises de position fortes contre l’extrême droite exprimées dans les années 90, et pourrait pour certains avoir un effet de banalisation de ces courants politiques, même si cette neutralité permet de maintenir une certaine séparation du temporel et du spirituel.

Du côté de la religion musulmane, le vote se porte, sans surprise, majoritairement à gauche de l’échiquier politique, dont les partis incarnent davantage l’antiracisme et la défense des opprimés. Mélenchon a donc rassemblé 69% des voix, Macron 14 %. Marine Le Pen a tout de même obtenu 7 % des voix musulmanes. Mais cela reste une minorité : dans une interview, certains musulmans évoquaient leur possible départ de France si Marine Le Pen était élue (voir La Croix), révélant ainsi une fracture sociétale profonde entre cette communauté et les électeurs d’extrême droite. Au second tour, les musulmans ont ainsi été très nombreux à voter pour Emmanuel Macron (85 %). Ces analyses restent quelque peu superficielles dans la mesure où le vote musulman n’a fait l’objet que de peu d’études (voir Frank Frégosi), et l’absence de représentation consensuelle provoque un manque de voix musulmanes fortes dans les principaux médias. Notons que, durant ces élections, les questions autour de l’islam ont quasi systématiquement été formulées en lien avec l’immigration, le terrorisme, l’extrémisme, etc., touchant à des sujets aussi bien religieux que sociaux et économiques. La différence de traitement avec le christianisme est ainsi notoire, et contribue à la polarisation des voix.
Peu d’analyses du vote protestant ont été faites, si ce n’est le constat d’un vote plus modéré et au centre que pour le catholicisme et l’islam. Au premier tour, les protestants ont autant voté Valérie Pécresse que les catholiques (7 %), mais ne comptabilisent que 26% de vote extrême droite. Ils se distinguent du vote national par un vote écologique très fort (9 % pour Jadot qui a obtenu 4,6 % de l’ensemble des suffrages exprimés, le plus haut score des votes confessionnels), et surtout par un soutien massif à Emmanuel Macron : 36 % au premier tour (contre 27,5 % en moyenne nationale) et 65 % au second tour (contre 58 %). Il est néanmoins prudent de ne pas généraliser le vote d’une religion de nature pluraliste, qui tend à ne pas s’imposer dans les discours politiques autour des élections (voir Réforme).

Enfin, très peu d’informations ont été rapportées sur le vote juif, si ce n’est quelques analyses des bureaux de vote des quartiers juifs. Un attrait pour l’extrême droite en est ressorti, avec notamment 30 % de vote Zemmour dans le quartier dit de la « Petite Jérusalem » en Val-d’Oise (voir Décideurs magazine). Ces échantillons ne sont néanmoins pas représentatifs du judaïsme dans son ensemble. De plus, les institutions juives (Consistoire et CRIF) ont pris position durant ces élections présidentielles, rejetant les figures d’extrême droite (notamment lors du traditionnel dîner du CRIF, voir La Croix) et appelant à voter Macron afin de "garantir la préservation des principes républicains comme des valeurs humanistes prônées par le judaïsme" (voir La Croix).

Il apparaît ainsi que la croyance des individus constitue bien moins qu’auparavant un élément déterminant du vote, sur lequel pèsent plus vraisemblablement des facteurs plus socio-économiques. Les clivages politiques forts, encore présents il y a quelques années, ne semblent plus s’expliquer par l’appartenance religieuse seule, mais par le regroupement de certaines identités religieuses autour de revendications sociales et politiques.

D 8 juin 2022    AClaire Feillet

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