eurel     Données sociologiques et juridiques sur la religion en Europe et au-delà

2016

  • Octobre 2016 : Célébrer la Réforme en donnant un coup de pied à la Vierge ?

En octobre 2016, la célébration annuelle de la réforme luthérienne a débuté par un service œcuménique à Tallinn. Avec la Réforme, l’Église luthérienne célébrait le 100e anniversaire de son indépendance, et le 100e anniversaire de la République d’Estonie en 2018. Celle-ci a été marquée par une série d’événements, rassemblés sous le titre « Monuments de la liberté ».
Quelques mois auparavant, le musée national estonien ouvrait à Tartu. Le musée, fondé en 1909, a opéré durant des décennies dans différents bâtiments et attendait sa propre maison depuis plus d’un siècle. Après une grande cérémonie d’ouverture, une exposition a suscité beaucoup d’attention : dans une section où la réforme luthérienne était décrite, la destruction des images sacrées et des biens de l’Église pendant la réforme a été mentionnée. Une animation a été fournie : chaque visiteur a pu s’identifier comme l’un des vandales ayant commis la destruction, en frappant du pied une image de la Vierge Marie. Elle tomberait ensuite en morceaux, et au bout de quelques secondes elle serait reconstituée.
Une question a ensuite été posée par les responsables religieux et a suscité tant d’attention dans les semaines qui ont suivi que cela a malheureusement éclipsé l’ouverture du nouveau musée. Les responsables religieux ont souligné le fait que le coup de pied était une manière peu pédagogique d’interpréter la Réforme, dans la mesure où il était contraire aux principes chrétiens de donner un coup de pied à quelqu’un. Le fait qu’il s’agisse de la Vierge Marie a aggravé la signification du coup de pied, car sans aucune explication, cela pouvait être interprété comme un coup de pied à une jeune femme. D’autre part, certains ont défendu l’interprétation, soulignant la nécessité de rappeler que la Réforme n’avait pas été un processus aussi fluide que ce que nous pourrions penser qu’il était. Ce qui a aggravé la réaction du public, c’est la première explication donnée par le musée. Le responsable des relations publiques du musée a défendu l’interprétation, affirmant que dans une société où il n’y avait pas d’Église d’État, il était possible de se moquer de la religion, d’interpréter avec humour des événements historiques mais aussi religieux. Le directeur du musée, Tõnis Lukas, a ensuite tenté d’adoucir l’interprétation, expliquant que le musée ne voulait pas se moquer d’un groupe particulier dans la société, mais voulait unir les gens. Il a convenu que donner un coup de pied à la Vierge Marie n’était probablement pas la meilleure façon d’expliquer la Réforme luthérienne, et il a décidé de supprimer la possibilité de lui donner un coup de pied, comme offert en animation. Par conséquent, l’exposition elle-même n’a pas été retirée, mais l’animation et le coup de pied l’ont été. Le visiteur ne peut désormais que constater comment la Vierge Marie s’effondre et, après quelques secondes, est reconstituée.

Priit Rohtmets
  • Septembre 2016 : Le président doit-il aller à l’église ?

En septembre 2016, Kersti Kaljulaid a pris ses fonctions de nouvelle présidente de la République d’Estonie. Après une cérémonie d’inauguration au Parlement, elle a accueilli des invités dans un musée d’art au château de Kadriorg. Moins de quelques mois plus tard, le plus grand quotidien Postimees publiait un flash d’information affirmant que l’archevêque de l’Église évangélique luthérienne estonienne, Urmas Viilma, s’était adressé au président après son élection et avant son inauguration, et l’avait invité à une cérémonie à la cathédrale du Dôme luthérien près de la maison du Parlement après sa cérémonie d’inauguration. Une telle invitation est une coutume qui remonte à l’investiture présidentielle de Lennart Meri, qui fut le premier président à prendre ses fonctions en 1992, après la fin de l’occupation soviétique en 1991. Depuis 1991, un service religieux fait partie de tous les grands anniversaires de l’État et de nombreux autres événements de l’État. Bien que la République d’Estonie n’ait pas d’Église d’État, son rapport à l’Église est décrit positivement dans la Constitution, et il est mentionné que l’État et les associations religieuses coopèrent dans les domaines jugés importants par les deux.
La présidente Kaljulaid a décidé de refuser l’invitation de Mgr Viilma. Après que sa décision a été rendue publique, pendant deux mois encore, les titres des journaux ont évoqué son droit de le faire. D’un côté, certains ont insisté sur la liberté de religion et de conscience d’un individu (§ 40 dans la Constitution de la République d’Estonie), affirmant que le président, comme tout autre citoyen, a le droit de choisir d’assister ou non à la cérémonie. De l’autre côté, les critiques ont insisté sur la nécessité de maintenir les traditions, car vu le jeune âge de l’État, elles sont de toute façon peu nombreuses. Une critique plus sérieuse a souligné le devoir du président d’être le président de tout le peuple estonien, y compris les membres des associations religieuses. Les critiques ont argué que son action a insulté les chrétiens.
La présidente Kaljulaid a expliqué qu’elle respectait le travail des associations religieuses en Estonie mais considérait que la religion est une affaire privée. Elle a ajouté qu’il serait malhonnête de participer à des services, alors qu’elle n’avait pas cette habitude avant son élection présidentielle. Dans le même temps, elle a déclaré avoir accepté par le passé des invitations à des événements à caractère religieux et avec des représentants d’associations religieuses. Par exemple, pendant son mandat à la Cour des comptes européenne (elle y a siégé de 2004 à 2016), elle a été invitée au Vatican par le pape François, et elle y est allée parce qu’elle considérait qu’il était d’usage d’accepter l’invitation.
D’autres articles, sur le même sujet, accusent Mgr Urmas Viilma d’avoir pour objectif de faire de l’Église évangélique luthérienne estonienne une Église d’État. En vérité, après le refus de son invitation par la résidente, celui-ci avait proposé diverses solutions à la question, notamment la tenue d’un service œcuménique, mais la présidente n’a pas changé d’avis.
Dans un entretien à la télévision nationale pour Noël, Kaljulaid a déclaré que la neutralité d’un État était la meilleure garantie contre une intervention extérieure et une influence venant d’autres religions. Elle a dit que cela permettait aux habitants du pays de comprendre ce qui était étranger et étrange pour eux, et quelles étaient leurs propres coutumes et traditions. Certains sont d’accord avec elle, et d’autres affirment que pour comprendre « l’autre », la société doit comprendre son identité religieuse particulière, son passé religieux et culturel. Selon ses détracteurs, sa compréhension de la position neutre d’un État ne peut être pleinement réalisée sans reconnaître le passé chrétien de l’Estonie.
Pour Noël, la présidente a décidé de se rendre dans des lieux où les gens doivent travailler pendant les fêtes, comme c’est le cas des pompiers, des militaires, etc. Lors de la visite, elle s’est également rendue dans un service effectué par un aumônier militaire luthérien. La présidente a ensuite défini cette visite comme un « service de contemplation ». Avant Noël, elle avait affirmé dans une interview que la tradition de Noël était bien plus ancienne que le christianisme et avait des significations diverses. En même temps, elle a confirmé qu’elle appréciait le travail accompli par les églises. Preuve de cette conviction, lors de ses appels régionaux, elle s’est plusieurs fois rendu auprès de congrégations locales, dans le but de reconnaître et louer le travail qu’elles accomplissent.

Sources (en estonien) :
- Postimees : "Kaljulaid selgitas oma suhet kirikuga", "Viilma : olen väga rõõmus, et president Kaljulaid ei näe kirikul ainult tseremoniaalset rolli",
- Delfi : "EELK peapiiskop : president Kaljulaid käis kirikus"

Priit Rohtmets
  • Débats en 2015-2016 : Interdiction de la burqa ?

En 2015, le débat public estonien a été animé par deux sujets : les discussions sur la crise migratoire européenne et un débat sur l’interdiction de la burqa et du niqab dans l’espace public en Estonie. Le débat a été initié le 7 août 2015 par le ministre de la Protection sociale de l’Union conservatrice Pro Patria et Res Publica (Isamaa ja Res Publica Liit) qui a noté que l’Estonie devrait réglementer certains comportements étrangers aux coutumes estoniennes. Bien que l’idée ait eu des implications plus larges concernant les aspects de sécurité publique, le débat a été défini par le public comme « l’interdiction de la burqa ». Les réactions à cette idée étaient diverses. Alors que le commissaire à l’égalité entre les femmes et les hommes a fait valoir que l’interdiction de certains vêtements à motivation culturelle ou religieuse violerait les droits constitutionnels, l’ancien juge estonien à la Cour européenne des droits de l’homme Rait Maruste a évoqué la pratique de la CEDH permettant de limiter certains codes vestimentaires religieux. La table ronde des associations de femmes estoniennes a soutenu la proposition d’interdire le port du niqab et d’autres codes vestimentaires qui « discriminent les femmes ».
Les réactions des communautés musulmanes estoniennes étaient également diverses. Ildar Muhhamedšin, imam de la Congrégation islamique estonienne, a considéré l’idée proposée comme une violation de la liberté religieuse et a exprimé sa volonté de se tourner vers les institutions européennes pour obtenir de l’aide si l’interdiction était appliquée. L’ancien président de la Congrégation islamique estonienne, Timur Seifullen, issu de l’ethnie tatar, a toutefois jugé raisonnable l’idée d’interdire la couverture faciale. Il a souligné que les niqabs et les burqas étaient des particularités régionales, et non quelque chose exigé par l’islam comme religion. Suite à la proposition du ministre de la Protection sociale, le ministère de la Justice a commencé à rédiger une loi qui régulerait le port de vêtements couvrant le visage dans les espaces publiques. En septembre 2016, aucune réglementation n’a encore été mise en place concernant le fait de se couvrir le visage en public.

Sources :
- Mihelson, Helen, "Naisteühenduste ümarlaud toetab burkade keelustamist avalikus ruumis" (Roundtable of Women Associations gives support to the prohibition of burqas in public), Postimees, 27 November 2015 ;
- "Eesti tatarlane : Koraan ei nõua naistelt näo katmist" (Estonian Tatar : Qur’an does not require face covering of women), Estonian Public Broadcasting News, 12 August 2015 ;
- "Võrdõigusvolinik : püüd keelustada näokatteid on põhiseadusega vastuolus" (Equality Commissioner : attempt to ban face covering is violating the Constitution), Estonian Public Broadcasting News, 7 August 2015 ;
- "Arvamused nägu katvate riiete keelamise osas lähevad Eestis lahku" (Opinions on prohibiting full face covering garments differ in Estonia), Estonian Public Broadcasting News, 8 August 2015.

Ringo Ringvee

D 5 octobre 2016    APriit Rohtmets ARingo Ringvee

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