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Données sociologiques et juridiques sur la religion en Europe et au-delà

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Turquie

  • Septembre 2016

La laïcité et le Diyanet (Diyanet İşleri Başkanlığı, la Présidence des Affaires religieuses) font actuellement tous deux l’objet d’un débat en Turquie. Deux articles peuvent permettre de comprendre le contexte de ces discussions en soulignant l’importance du Diyanet et en expliquant la vision turque de la laïcité.

En premier lieu, un rapport sur The Management of Religion in Turkey, publié par le Turkey Institute en 2014, décrit la relation entre la religion et la politique dans un pays majoritairement musulman. Cette relation a des conséquences pour les régions voisines en raison de la structure étatique laïque de la Turquie et de sa population majoritairement musulmane. De plus, les implications pour les minorités, le contrôle de l’Etat sur la religion et la liberté de religion ou de conviction revêtent beaucoup d’importance non seulement pour la recherche et le débat universitaires, mais également pour les décisions politiques courantes. La pertinence de cette analyse est démontrée par les événements récents en Turquie où le parti actuellement aux affaires, l’AKP (parti de la justice et du développement), utilise une rhétorique religieuse et s’adresse au public en utilisant la sensibilité religieuse. Enfin, dernier élément mais non des moindres, la gestion de la religion en Turquie a également un impact sur la démocratie turque, les droits de l’homme, l’égalité et la bonne gouvernance. En ce sens, cette gestion sera surveillée de près par l’Union européenne comme stipulé dans le dernier rapport d’avancement concernant la Turquie.

Bien que publié en 2007, l’article de Murat Somer, de l’université de Koç, "Moderate Islam and Secularist Opposition in Turkey", peut également être intéressant. En développant un raisonnement fondé sur les théories de la consolidation démocratique et de la rivalité religieuse, et en discutant les raisons de l’opposition laïque au gouvernement, cet article analyse la manière dont un parti trouvant ses racines dans un islamisme modéré peut affecter la démocratie laïque particulière de la Turquie, le développement, les relations extérieures et le rapport des musulmans dans le monde à la modernisation et à la démocratie.

Source : Istar Gozaydın and Ahmet Erdi Ozturk, The Management of Religion in Turkey, Turkey Institute, November 2014 ;
Murat Somer, "Moderate Islam and Secularist Opposition in Turkey", Third World Quarterly Vol. 28, No. 7, 2007, p. 1271 – 1289.

Ahmet Erdi Öztürk
  • Mai 2015 : Légalisation du mariage religieux en Turquie

La Cour constitutionnelle de Turquie a annulé le 30 mai 2015 une loi qui interdisait de célébrer un mariage religieux avant le mariage civil. Cette loi, qui visait à l’origine à protéger la femme, a été considérée comme contraire aux droits fondamentaux inscrits dans la Constitution.

L’interdiction, qui date de 1936, visait à prévenir les mariages forcés, les mariages d’enfants mineurs et les abus, dans les régions où l’archaïsme et le patriarcat dominent. La loi visait également à protéger les droits des femmes et ceux de leurs enfants qui, en dehors du mariage civil, ne peuvent bénéficier des droits de succession, de la pension alimentaire et autres aides qu’obtiennent les couples mariés civilement. Mais, par 12 voix contre 4, les juges ont estimé que cette disposition contrevenait à l’égalité devant la loi, à la liberté religieuse et au respect de la vie privée. Ils ont relevé que la législation ne prévoyait aucune peine pour l’union libre, contrairement au mariage religieux, et y ont vu une discrimination.

Les associations de défense des droits des femmes craignent que cette nouvelle décision ne facilite les mariages forcés, les mariages des très jeunes filles et l’insécurité pour les femmes.

Sources : Laïcité-Revue de presse et Le Petit Journal-Istanbul.

Nihal Durmaz
  • 22 septembre 2014 : le port du voile est désormais autorisé dans les lycées en Turquie

A la suite de la réunion du Conseil des Ministres du 22 septembre 2014, à Ankara, le porte-parole du gouvernement et vice-Premier ministre Bülent Arinç a annoncé que le règlement concernant les interdictions et les autorisations vestimentaires a été modifié. Selon les explications d’Arinç, le terme de « tête découverte » présent dans le paragraphe « e » de l’article 4 du règlement, ainsi que la dernière phrase de ce même paragraphe, ont été abrogés.
Ce changement est présenté comme une mesure destinée à élargir les libertés individuelles ; il a été cible de vives critiques. L’opposition laïque estime qu’il s’agit d’ un acte visant à renforcer l’islamisation du pays, en soulignant que les libertés ne sont élargies que dans un seul domaine.

Pour en savoir plus voir Le Nouvel Observateur.

Nihal Durmaz
  • Septembre 2013 : un « paquet démocratique » adopté par le gouvernement turc

Le Premier ministre, M. Tayyip Erdogan, a annoncé le 30 septembre 2013 un « paquet démocratique » sur les libertés et les droits des minorités.
Certains points concernent les minorités :
a. Il sera possible de choisir entre différentes langues et dialectes pour la langue de l’enseignement dans les écoles privées, certaines matières continueront toutefois d’être enseignées en turc.
b. Le Monastère Mor Gabriel, situé près de la ville de Midyad, dans la province de Mardin en Turquie, va être restitué aux syriaques orthodoxes. Ce monastère était en conflit depuis 2009 avec l’État turc.
c. Le grand séminaire orthodoxe de l’île Heybeliada, Halki en grec, ne sera pas réouvert. L’institut de théologie orthodoxe de Halki est un établissement d’enseignement supérieur destiné à la formation théologique du clergé orthodoxe situé sur l’ile de Heybeli dans la mer de Marmara près d’Istanbul. Il dépend du Patriarcat œcuménique de Constantinople. Crée en 1844, il a été fermé par les autorités turques en 1971. Parmi les nombreux points de discussion, sa réouverture est jugée importante pour l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne.
d. Les villes et villages dont les noms ont été turquifiés depuis 1980 pourront reprendre leur nom d’origine. Tunceli redeviendra ainsi Dersim. Ce processus était déjà en cours. Les lettres Q, X et W, qui existent en kurde mais pas en turc, pourront être utilisées.
e. La propagande électorale sera autorisée dans d’autres langues que le turc. A l’écrit et lors de réunions publiques, les responsables politiques pourront aussi utiliser d’autres langues que le turc. La Cour constitutionnelle avait déjà enjoint le gouvernement en 2011 de respecter ce droit.
f. Il n’y a pas de progrès concernant le statut des Cemevi - les lieux de culte alévis ; qui ne sont toujours pas reconnus, ce qui demeure problématique pour cette communauté.
g. La création d’un institut des langues et des cultures roms est garantie par le gouvernement.

Source : Libération, l’Express, Le petit journal.

  • Février 2008 : le voile islamique dans les universités

Plusieurs dizaines de milliers de manifestants ont dénoncé, samedi 2 février à Ankara, un projet gouvernemental de lever l’interdiction du voile islamique dans les universités. La question de la laïcité, la signification et l’application de ce concept, ont toujours été une préoccupation majeure dans la vie politique turque, surtout depuis l’apparition de l’islam politique au milieu des années 1960, à travers le mouvement Millî Görüs. La formation politique AKP (Adalet ve Kalkinma Partisi, parti de la Justice et du Développement), issue de ce mouvement, est arrivée au pouvoir en 2002 ; la présidence de la République ainsi que la direction de la haute administration sont occupées par des proches de ce mouvement. Depuis, la question de l’avenir laïque du pays, devenue brûlante, se cristallise autour de deux points essentiels touchant la jeunesse : la question du foulard islamique dans les universités et celle du statut des écoles d’imams et de prédicateurs.
L’AKP et le MHP (Parti du Mouvement Nationaliste) se sont mis d’accord pour quelques changements constitutionnels qui ouvriront les portes de l’université aux jeunes filles portant le foulard islamique, jusqu’alors interdit (ou toléré dans certaines universités). L’opposition laïque y voit un moyen de miner les fondements séculaires, modernistes et occidentalistes de la société turque sous couvert de "droit de l’homme et liberté de croyance". En grande partie issus de la "gauche" néokémaliste urbaine, les milieux d’opposition ne craignent pas tant la présence des "enturbannées" sur les bancs de l’université que le moment où cette génération intégrera la vie politique, sociale et publique, étendant leur vision conservatrice, religieuse, et leur compréhension particulière de la "modernité" à l’ensemble de la sphère publique. Des dizaines de milliers de personnes ont marché le 2 février 2008 vers le mausolée d’Atatürk, le père de la Turquie laïque coercitive, CHP en tête (Parti Républicain du Peuple, fondé par Mustafa Kémal lui-même), entendant porter l’affaire devant la Cour constitutionnelle. Ils espèrent que celle-ci va s’y opposer, considérant qu’il s’agit d’une atteinte au principe de laïcité gravé dans le marbre, comme les articles de la Constitution, "immuables et dont il est interdit de proposer le changement".
Pourtant, depuis 2002 (et surtout depuis juillet 2007), la haute administration juridique et bureaucratique est de plus en plus souvent constituée, soit de personnes proches de l’AKP, soit de libéraux qui considèrent que le dogme kémaliste doit évoluer (c’est le cas du président de la Cour constitutionnelle ou du président de l’Institution de l’Enseignement Supérieur - YÖK), même si les fonctionnaires et le personnel juridique restent fidèles au dogme kémaliste. L’opposition juridique (cour constitutionnelle) ou bureaucratique (YÖK) peuvent alors s’avérer insuffisantes à enrayer cette intrusion de la religiosité dans l’espace publique.
Malgré les manifestations de l’opposition, en effet, le Parlement turc a adopté cet amendement à la Constitution jeudi 7 février par 404 voix pour et 92 contre, soit bien plus que les deux tiers des suffrages requis (367).

Samim Akgönül
  • Octobre 2007 : la question de la laïcité

Après les élections législatives et présidentielles qui ont confirmé la suprématie politique de l’AKP (le parti au pouvoir a obtenu 47% des suffrages et son candidat, Abdullah Gül a été élu président de la République), les débats se sont encore intensifiés sur la question de la laïcité. Les partis d’opposition, les kémalistes ainsi que les militaires accusent l’AKP d’affaiblir le caractère laïc du régime turc. Il s’agit là d’une interprétation bien particulière de la laïcité qui contient un contrôle étatique sur la religion. Dans la conception de l’AKP laïcité doit rimer avec liberté de pratique y compris le port des signes religieux dans l’espace publique, autrement dit le foulard islamique. Après la formation du nouveau gouvernement, le pouvoir en place vient d’entreprendre la rédaction d’une nouvelle constitution "civile". La constitution actuelle, bien que très modifiée, est l’héritage du coup d’Etat militaire de 1980. Dans cette nouvelle constitution, bien que la religion soit absente, la laïcité coercitive est, si le texte reste tel quel, adoucie.

Samim Akgönül
  • Novembre 2005 : un arrêt de la Cour européenne des droits de l’Homme sur le port du foulard

Le 10 novembre 2005, la Grande Chambre de Cour européenne des Droits de l’Homme a rendu sa décision finale concernant l’Affaire "Leyla Sahin contre la Turquie". Il s’agit d’une ressortissante turque de 22 ans, portant le foulard, qui demandait la condamnation de la Turquie selon l’article 9 de la CEDH sur la liberté religieuse, car elle n’avait pas pu poursuivre ses études en 5e année à la Faculté de Médecine de l’Université d’Istanbul à cause d’une circulaire interdisant l’accès aux cours aux étudiants barbus et aux étudiantes portant le foulard. La Grande chambre a débouté Mlle Sahin en notant que "cette ingérence" de l’Université dans la vie religieuse "… était fondée sur les principes de laïcité et d’égalité".
Cette décision a provoqué un vif débat politique et sociétal en Turquie. En effet, le pouvoir actuel, détenu par le Parti de Justice et de Prospérité (AKP), issu du plus grand mouvement de l’islam politique, le Millî Görüş, mais qui avait pris ses distances avec celui-ci depuis, avait fait campagne pour la suppression de l’interdiction du foulard dans les universités. Ainsi, peut-être pour la première fois dans l’histoire de la CEDH, un gouvernement désirait sa propre condamnation, afin que celle-ci puisse servir de référence juridique incontestable pour l’abrogation de l’interdiction du foulard. Au lendemain de la publication de l’arrêt, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan accusait la CEDH de ne pas avoir pris l’avis des dignitaires religieux musulmans sur la question alors qu’elle le ferait régulièrement, selon lui, pour des questions touchant la chrétienté. Cette évocation de l’autorité des "oulémas" a immédiatement provoqué de vives réactions au sein des milieux laïcs dans le pays ; ils accusent le pouvoir de déroger au principe de laïcité, inscrit dans un des articles non modifiables de la Constitution turque, l’article 2. Depuis, le Premier ministre turc a adouci son discours, tout en maintenant l’idée que cet arrêt n’empêchait pas les modifications futures de la loi.

Voir le texte de l’arrêt du 10 novembre 2005.

Samim Akgönül