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Données sociologiques et juridiques sur la religion en Europe et au-delà

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2008

  • Novembre 2008 : reconnaissance de l’alévisme

Depuis la rentrée de septembre 2008, un des principaux sujets qui agitent la société turque est la reconnaissance ou non, en tant que religion, de l’alévisme dans le pays. Les alévis reprochent à la laïcité turque d’être coercitive et de prendre en compte uniquement l’aspect sunnite, tant dans les cours de religion obligatoires que dans le cadre de l’Administration des Affaires religieuses. Le 11 novembre 2008, plus de 10 000 manifestants ont marché dans les rues d’Ankara pour réclamer la suppression des cours de religion ou la suppression de l’Administration des affaires religieuses. Cela dit, les Alévis, eux aussi, sont divisés aussi, entre ceux qui demandent être intégrés dans le système de gestion des cultes existant et ceux qui demandent la suppression pure et simple de ce système. Le gouvernement d’AKP donne des signes d’ouvertures pour intégrer l’alévisme dans ce système, notamment en proposant de fonctionnariser les dignitaires religieux alévis.

  • Juillet 2008 : procès de l’AKP

Le 14 mars 2008, le procureur de la République, Abdurrahman Yalcinkaya, a engagé un procès contre l’AKP l’accusant d’être "un foyer d’activités anti-laïques" et de "chercher à transformer le pays en un État islamique". Il a demandé que le parti soit interdit et que soient exclus de la politique pendant une période de cinq ans le premier ministre Recep Tayyip Erdogan et ses 70 principaux collègues, dont le président Abdullah Gül.
Le procureur a déclaré que l’AKP est le successeur des partis islamiques turcs précédents, qui, selon lui, basent leur politique sur une lutte contre les "valeurs républicaines" et plus particulièrement contre la laïcité. "L’AKP est fondé par un groupe qui a tiré les leçons de l’interdiction antérieure des partis islamiques et qui utilise la démocratie pour atteindre son objectif qui est d’établir la charia en Turquie", dit l’acte d’accusation.
L’acte d’accusation de 162 pages cite plusieurs incidents pour prouver les mobiles islamistes de l’AKP. Il critique aussi le nouveau directeur du Conseil de l’enseignement supérieur (YOK), organisme qui supervise les universités turques, pour avoir soutenu les amendements constitutionnels encouragés par le gouvernement et visant à restreindre l’interdiction pesant sur les étudiantes portant le voile islamique à l’université.
La décision a été rendue le 30 juillet 2008. Il s’agit manifestement d’une décision respectant des équilibres politiques fragiles autant que des considérations juridiques, dans la mesure où la Cour constitutionnelle n’a pas interdit l’AKP, mais l’a sérieusement averti en lui infligeant une sanction financière (privation de la moitié de son financement public). Par conséquent, les conservateurs peuvent s’estimer "vainqueurs" car l’AKP continue à gouverner sans provoquer d’élections anticipées et conduire le pays vers une crise politique, mais les laïcs également estiment que cette décision de compromis confirme leurs craintes quant au caractère anti-laïc du pouvoir.

  • Février 2008 : le voile islamique dans les universités

Plusieurs dizaines de milliers de manifestants ont dénoncé, samedi 2 février à Ankara, un projet gouvernemental de lever l’interdiction du voile islamique dans les universités. La question de la laïcité, la signification et l’application de ce concept, ont toujours été une préoccupation majeure dans la vie politique turque, surtout depuis l’apparition de l’islam politique au milieu des années 1960, à travers le mouvement Millî Görüs. La formation politique AKP (Adalet ve Kalkinma Partisi, parti de la Justice et du Développement), issue de ce mouvement, est arrivée au pouvoir en 2002 ; la présidence de la République ainsi que la direction de la haute administration sont occupées par des proches de ce mouvement. Depuis, la question de l’avenir laïque du pays, devenue brûlante, se cristallise autour de deux points essentiels touchant la jeunesse : la question du foulard islamique dans les universités et celle du statut des écoles d’imams et de prédicateurs.
L’AKP et le MHP (Parti du Mouvement Nationaliste) se sont mis d’accord pour quelques changements constitutionnels qui ouvriront les portes de l’université aux jeunes filles portant le foulard islamique, jusqu’alors interdit (ou toléré dans certaines universités). L’opposition laïque y voit un moyen de miner les fondements séculaires, modernistes et occidentalistes de la société turque sous couvert de "droit de l’homme et liberté de croyance". En grande partie issus de la "gauche" néokémaliste urbaine, les milieux d’opposition ne craignent pas tant la présence des "enturbannées" sur les bancs de l’université que le moment où cette génération intégrera la vie politique, sociale et publique, étendant leur vision conservatrice, religieuse, et leur compréhension particulière de la "modernité" à l’ensemble de la sphère publique. Des dizaines de milliers de personnes ont marché le 2 février 2008 vers le mausolée d’Atatürk, le père de la Turquie laïque coercitive, CHP en tête (Parti Républicain du Peuple, fondé par Mustafa Kémal lui-même), entendant porter l’affaire devant la Cour constitutionnelle. Ils espèrent que celle-ci va s’y opposer, considérant qu’il s’agit d’une atteinte au principe de laïcité gravé dans le marbre, comme les articles de la Constitution, "immuables et dont il est interdit de proposer le changement".
Pourtant, depuis 2002 (et surtout depuis juillet 2007), la haute administration juridique et bureaucratique est de plus en plus souvent constituée, soit de personnes proches de l’AKP, soit de libéraux qui considèrent que le dogme kémaliste doit évoluer (c’est le cas du président de la Cour constitutionnelle ou du président de l’Institution de l’Enseignement Supérieur - YÖK), même si les fonctionnaires et le personnel juridique restent fidèles au dogme kémaliste. L’opposition juridique (cour constitutionnelle) ou bureaucratique (YÖK) peuvent alors s’avérer insuffisantes à enrayer cette intrusion de la religiosité dans l’espace publique.
Malgré les manifestations de l’opposition, en effet, le Parlement turc a adopté cet amendement à la Constitution jeudi 7 février par 404 voix pour et 92 contre, soit bien plus que les deux tiers des suffrages requis (367).

3 avril 2013