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Données sociologiques et juridiques sur la religion en Europe et au-delà

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La Tchécoslovaquie socialiste

Dans la période d’après-guerre, les Eglises disposaient d’une influence politique importante. D’après un recensement de la population, 99,72 % des habitants s’identifiaient à une Eglise et seuls 0,28 % affirmaient ne professer aucune religion. L’Eglise catholique de rite latin et byzantin était la plus importante et disposait de la plus grande influence, forte de ses 82,75 % de la population. Parmi les autres Eglises importantes, on comptait l’Eglise protestante de la confession d’Augsbourg et les calvinistes. Les baptistes, les adventistes, les méthodistes, les orthodoxes et les autres Eglises ne comptaient que de très petits nombres de fidèles. Sous le régime de la démocratie populaire, le gouvernement proclama et garantit dans la pratique la liberté de religion. Toutes les Eglises firent preuve de loyauté envers la République tchécoslovaque restaurée. En Slovaquie, la situation de l’Eglise catholique était légèrement plus compliquée et ses relations avec l’Etat plus tendues que celles des autres Eglises. Elle paya cher ses liens avec le parti populaire de Hlinka – le créateur et le symbole du règne par la force en République slovaque entre 1939 et 1945. L’interdiction du Parti populaire de Hlinka et les poursuites judiciaires engagées contre Tiso et d’autres représentants de l’Etat touchaient également l’Eglise catholique, la frontière entre l’Eglise catholique et le catholicisme politique n’étant pas fermement établie. Le gouvernement eut une attitude négative envers la majorité des évêques qui avaient tissé des liens avec le précédent régime de Tiso. Les hauts représentants de l’Eglise protestante de la confession d’Augsbourg entretenaient des liens politiques étroits avec des leaders du Parti démocrate d’après-guerre, principalement de confession évangélique. L’Eglise réformée était réellement amoindrie et divisée à l’issue de la guerre, et ce en lien avec les relations alors tendues entre la Slovaquie et la Hongrie. Le clergé slovaque conservait la tête de l’Eglise, dont la majorité des croyants était constituée de Hongrois. La majorité des membres du clergé de nationalité hongroise n’avaient pas la citoyenneté slovaque et ne pouvaient remplir des fonctions officielles au sein de l’Eglise. Ainsi leur impact sur la vie sociale était-il minimal.
Au moment du soulèvement de février 1948 et juste après, le démantèlement de ce qui restait de la démocratie en Tchécoslovaquie fut à son maximum. Les communistes prirent le pouvoir, l’objectif premier du régime communiste étant de manipuler les Eglises dans son propre intérêt par le biais de leurs représentants. Cette méthode ne s’avérant pas efficace, le pouvoir communiste mena des activités anti-religieuses afin de minimiser leur influence sociale et d’établir un contrôle strict de l’Etat.
La loi no. 217/1949 créa le Bureau national pour les affaires religieuses en tant qu’organe central de l’administration nationale. Un an plus tard, une loi sur le financement des Eglises et des associations religieuses fut votée par l’Etat. Cette réglementation permit à l’Etat d’adopter des approches différentiées vis-à-vis du clergé. Cette loi donna aussi naissance au concept d’"agrément de l’Etat" pour le clergé. Les Eglises et les associations religieuses cessèrent d’être assujetties au droit public et devinrent complètement dépendantes de l’Etat d’un point de vue économique. La majorité des biens de l’Eglise, ainsi que les écoles confessionnelles, furent nationalisées. L’Etat exerçait un contrôle sur les activités liturgiques, pastorales, sociales, charitables, éducatives, économiques et autres activités des Eglises. Il établit un enregistrement obligatoire des Eglises ; les membres du clergé ne pouvaient s’exprimer en public que s’ils bénéficiaient de l’accord de l’Etat. L’obtention de cet accord était conditionnée à un serment de loyauté à la République.
L’Etat communiste n’a jamais envisagé de séparer l’Eglise de l’Etat. Il supposa qu’une telle mesure dans les conditions historiques de l’époque ne ferait qu’augmenter l’influence sociale des Eglises. Cela renforcerait aussi l’obéissance du clergé envers la hiérarchie religieuse. Une telle séparation représentait un élément contre-productif pour le pouvoir de l’époque qui s’efforçait de désintégrer les Eglises de l’intérieur. Bien entendu, le contrôle totalitaire strict des Eglises généra des activités illégales orchestrées par des croyants, des membres du clergé ou divers groupes qui étaient hors d’atteinte du contrôle de l’Etat. Ils devinrent la cible de persécutions menées par les forces nationales de sécurité.
La période allant de 1948 à 1953 fut marquée par une situation de conflits extrêmement sévères dans les relations entre l’Etat et les Eglises. Les Eglises opposèrent une résistance acharnée aux tentatives de l’Etat d’interférer dans leurs affaires internes et de restreindre la liberté religieuse. Dans une nouvelle phase, l’Etat s’attela à "triompher des vestiges de la religion" par le biais d’interventions gouvernementales, de structures de l’Etat et de partis soutenant la sécularisation et l’athéisation de la société. Certains évêques, prêtres et moines furent emprisonnés. Les postes vacants dans la hiérarchie de l’Eglise furent occupés par des administrateurs nommés par le gouvernement communiste. Le gouvernement disposait également de membres dans les évêchés qui contrôlaient les activités des épiscopats.
En août 1948, les communistes eurent l’idée de créer une Eglise catholique nationale. Du fait des différences existant entre les cérémonies et les disciplines des catholiques romains et des catholiques grecs, les communistes commencèrent à régler le "problème des catholiques grecs". Ils proposèrent le "retour" des catholiques grecs au sein de l’Eglise orthodoxe. En 1946, un sobor (conseil) se tint à Lvov, en Ukraine occidentale. A cette occasion, l’union avec Rome fut abolie et le retour des catholiques grecs aux croyances de leurs ancêtres, et donc à l’Eglise orthodoxe fut proclamé. Comme le point de vue et les actes des communistes russes étaient des ordres pour les communistes slovaques, une procédure similaire fut mise en place en Slovaquie. Après la visite de la délégation de l’Eglise orthodoxe russe en Tchécoslovaquie (dont le but était de préparer la fusion entre les catholiques grecs et l’Eglise orthodoxe en Slovaquie), on donna un nom à ce plan politique : Action P. Le 28 avril 1950, le sobor (conseil) des catholiques grecs, avec la participation de délégués des catholiques grecs nommés par l’Etat, eut lieu à Prešov. Il décida l’abolition de l’Union de Uzhorod de 1646, la séparation de Rome et le retour dans le giron de l’Eglise orthodoxe. En même temps, il s’adressa au patriarche orthodoxe de Moscou et à l’ensemble de la Russie, lui demandant de les accepter sous sa juridiction religieuse. Le 27 mai, l’exarque de l’Eglise orthodoxe de Tchécoslovaquie – Jelefterij, reçut une lettre du Bureau national pour les affaires religieuses qui reconnaissait la légitimité des décisions prises au conseil de Prešov. Du point de vue de l’État, l’Eglise catholique grecque cessa d’exister en Slovaquie. Les membres du clergé gréco-catholique qui refusaient d’intégrer l’Eglise orthodoxe durent abandonner la carrière cléricale. Dans la plupart des cas, ils furent internés puis transférés à la frontière germano-tchèque pour travailler dans l’agriculture ou pour occuper des postes d’ouvriers. Les deux évêques catholiques grecs furent reconnus coupables d’activités séditieuses et condamnés à l’emprisonnement pour une très longue période.
Parallèlement à la liquidation de l’Eglise gréco-catholique, les monastères et les ordres furent également fermés. Cela fut décidé au regard de leur importance au sein de l’Eglise catholique et à leur influence sur la société.
En mars et en avril 1950, à l’occasion d’un procès entièrement fabriqué à l’encontre des représentants de monastères et d’ordres, les monastères se sont "révélés" être des centres de sédition, où l’espionnage était organisé, des armes accumulées et des provocations préparées. L’Action K eut lieu dans la nuit du 12 au 13 avril 1950. Les forces de sécurité saisirent la majorité des monastères et les moines furent rassemblés dans des camps de détention. Bien qu’un grand nombre de membres des forces de sécurité fut mobilisé, il y eut des heurts violents. Des interventions similaires à l’encontre des ordres féminins suivirent dans le cadre de l’Action R. Les nonnes et les moines internés furent d’abord rééduqués, puis transférés dans des usines pour y travailler. Les nonnes furent en particulier transférées à la frontière tchèque pour travailler dans l’industrie textile.
Après 1950, des études théologiques ne pouvaient être poursuivies qu’à la Faculté de théologie Constantin et Méthode de Bratislava et à la Faculté de théologie orthodoxe à Prešov. Tous les autres instituts de théologie furent fermés. L’Etat prit des mesures très strictes contre les prêtres "réactionnaires", qui furent souvent emprisonnés sans aucune forme de procès ou condamnés au service militaire pour y accomplir de dures tâches dans les bataillons techniques auxiliaires des forces armées.
Au début des années cinquante, des centaines de membres du clergé furent emprisonnées ou internées. Les évêques furent isolés et internés dans les évêchés ou emprisonnés. Concernant l’Eglise catholique, une structure religieuse parallèle commença à se développer dans l’illégalité. Elle prit en charge certaines fonctions de l’Eglise officielle. L’Etat organisa par ailleurs un "mouvement pacifiste du clergé catholique", par le biais duquel il s’efforça d’établir des liens entre les prêtres disposés à coopérer avec lui. Toutefois, il rassembla un très petit nombre de membres et le mouvement n’eut pas d’influence significative sur la société. Les Eglises protestantes n’opposaient pas, à cette époque, une grande résistance à l’Etat ; l’Eglise calviniste accordait de l’importance au problème national mais pas à la question de la loyauté envers le régime. La presse religieuse était si soumise au contrôle de l’Etat qu’elle n’avait en définitive plus aucun caractère religieux.
Avant 1968, les premiers symptômes du changement dans la situation politico-religieuse se firent sentir. Ils apparurent sous l’influence du dialogue entamé entre marxistes et chrétiens, qui était particulièrement populaire parmi les communistes français et italiens. Ce dialogue avec les chrétiens fut l’un des instruments spécifiques de la bataille idéologique avec les croyants pour la suppression du mode de pensée religieux. Des demandes de récompenses pour des méfaits perpétrés contre des croyants et des Eglises apparurent sporadiquement. Le Printemps de Prague en 1968, alors qu’Alexander Dubcek devenait premier secrétaire du Parti communiste, marqua le début d’un certain processus de démocratisation et d’une nouvelle politique de gestion des rapports entre l’Etat et les Eglises. La censure imposée à la presse religieuse se relâcha, le "plafond" pour l’accès à des fonctions de cadres par les croyants fut annulé et la communication entre les ordinaires catholiques et le Saint-Siège fut autorisée. Le gouvernement institua un décret approuvant les activités de l’Eglise gréco-catholique. Les limites imposées aux candidats à la prêtrise dans les facultés de théologie furent annulées. Il fut demandé à la Cour Suprême d’examiner les procédures dressées à l’encontre de la hiérarchie catholique, des représentants des monastères et autres responsables religieux. De nombreux officiels et membres du Parti communiste reprochèrent cette attitude aux leaders du parti. Toutefois, les organes du parti planifiaient des changements de plus grande importance pour la politique religieuse avec les modifications des normes juridiques qu’ils avaient prévues depuis 1949. Ces démarches furent plus notables en République tchèque qu’en Slovaquie où le dialogue entre les marxistes et les chrétiens n’eut pas lieu du tout. L’occupation de la Tchécoslovaquie par les armées des cinq Etats liés par le pacte de Varsovie en 1969 mit un coup de frein au processus de démocratisation de l’Etat. Un processus de "normalisation" fut enclenché. Des représentants de la ligne dure du parti remplacèrent les responsables politiques défendant la réforme. Ils considérèrent qu’il y avait une perte de contrôle de l’Etat sur les Eglises. Une régression de la situation politico-religieuse et un retour aux relations Eglises-Etat d’avant 1968 s’ensuivirent. Un nouveau mouvement pour la collaboration avec l’État – Pacem in terries, apparu dans le clergé catholique. Par cette entremise, le parti communiste essaya de pénétrer à l’intérieur de l’Eglise et d’influencer ses activités dans le sens des intérêts du parti. Les relations Eglise-Etat furent réduites au contrôle politique de l’Eglise et à la suppression de toutes les activités des Eglises et des manifestations publiques de religiosité.
Demeurèrent cependant d’interminables négociations entre la Tchécoslovaquie et le Saint-Siège. Ils négocièrent au sujet des postes d’évêques laissés vacants, des facultés de théologie et de la réorganisation des limites des diocèses, de façon à ce qu’ils n’empiètent pas sur les frontières de l’Etat. Le pape Paul VI utilisa la constitution Praescriptorum Sacrosancti du 30 décembre 1977 pour créer une province religieuse slovaque ayant son siège à Trnava. La pression du Saint-Siège, ainsi que la pression politique internationale concernant l’application des engagements d’Helsinki en Tchécoslovaquie se firent plus impérieuses après l’accession de Karol Wojtyla au siège pontifical. L’activité religieuse reprit ; les croyants exprimèrent leur mécontentement vis-à-vis de l’attitude du pouvoir politique envers les Eglises et la religion et exigèrent une véritable liberté religieuse. Les pèlerinages religieux furent l’occasion de révoltes et le nombre d’activistes laïcs ne fit qu’augmenter. Le 25 mars 1988 eut lieu à Bratislava une manifestation qui entra dans l’Histoire sous le nom de "manifestation des bougies". Des milliers de personnes venues de la République entière trouvèrent le courage de se rassembler place Hviezdoslav. Portant des bougies dans leurs mains, elles manifestèrent leur soutien à la défense des droits de l’homme et des droits religieux. Après que la foule refusa de se disperser lorsque l’ordre lui en fut donné, une intervention musclée des forces armées eu lieu. Ce fut l’un des derniers soubresauts du pouvoir avant sa chute définitive. En dépit du fait que des événements extérieurs eurent leur rôle à jouer dans la chute du régime, nous ne pouvons omettre les activités des Eglises et des dissidents catholiques. Ce dernier groupe était l’un des plus forts organes symbolisant la résistance au Parti communiste en Slovaquie.

3 octobre 2012